Le coût environnemental des acheminements est de plus en plus questionné à l’heure du développement durable. Les règlementations se durcissent en même temps que la prise de conscience des dégâts générés par l’accélération permanente des flux de marchandises en provenance de zones de production éloignées. Bonne nouvelle, la gestion éco-responsable de ces flux est aujourd’hui facilitée par une meilleure disponibilité des données correspondantes et la capacité technologique de les traiter. Rencontre avec Philippe Mangeard, président de TK’Blue.

Début février, la mise à l’arrêt de nombreuses usines en Chine et la fermeture de ports aussi vitaux à l’économie mondiale que celui de Shanghai, ont frappé les esprits. La prise de conscience de la dépendance de nos économies à la production asiatique a dynamisé la réflexion sur le coût environnemental des acheminements qu’il engendre, à commencer par celui du dernier kilomètre. La supply-chain dans son ensemble intègre aujourd’hui cette remise en question, et peut compter sur la technologie pour avancer vers des solutions plus écologiques et plus économiques.

La route montrée du doigt

Régulièrement, les rejets de GES (Gaz à effet de serre), dont le CO2, du secteur des transports, sont montrés du doigt. Avec des incidences différentes selon les modalités – avion, train, route, bateau. Pour TK’Blue, une agence spécialiste du calcul de l’impact environnemental du transport de marchandises, les chiffres sont limpides. Ainsi, le fret maritime représente 79 % des tonnes-kilomètres transportées à travers le monde, devant le rail (12 %) et le transport routier (9 %). Mais en termes de rejets de CO2, la route cumule 55 % des émissions, contre 36 % pour le maritime et 4 % pour le rail (l’aérien représentant 5 % des émissions malgré sa part infime dans le volume de frêt transporté).

« C’est bien pour cela que le régulateur s’est attaqué, au niveau européen et en France depuis le Grenelle de l’environnement, à réduire la masse des émissions du transport routier » explique Philippe Mangeard, président de TK’Blue. Les textes prévoient en particulier des obligations d’information de la part des transporteurs et des chargeurs, à transmettre à leurs donneurs d’ordre.

Mais il y a un problème, seules les sociétés de transport de plus de 50 personnes sont théoriquement contraintes à fournir des données réelles sur la consommation de leurs engins, leurs taux de chargement ou encore les kilomètres parcourus. Mais… « les contrôles sont aujourd’hui presque inexistants sur la fourniture de ces informations et leur exactitude », rappelle Philippe Mangeard. Résultat, tout au long de la chaîne logistique du transport routier, et jusque sur le bureau du responsable chez le donneur d’ordre, les données recueillies ne permettent pas de dresser un tableau correct de l’impact environnemental des acheminements.

Des réglementations de plus en plus contraignantes

Le paysage va changer, à la fois sous les effets de la réglementation et grâce à l’apparition de nouvelles solutions digitales. Côté textes d’abord, la loi impose désormais à toutes les entreprises de plus de 500 personnes d’intégrer un bilan environnemental de leurs activités de transport dans leur rapport RSE, y compris pour celles confiées à des prestataires. « Cela contribue à augmenter la pression sur les chargeurs et par effet domino sur les transporteurs. Car leurs clients exigent désormais une information de qualité, à la fois pour remplir leurs obligations, mais aussi pour soigner leur image, et même pour gagner de l’argent. Ils vont se rendre compte des bénéfices à travailler avec des prestataires qui utilisent des matériels récents, peu polluants et bien gérés. C’est pour ces raisons que nous avons créé Global Climate Initiative, pour faciliter l’accès des entreprises à des données de qualité » explique Philippe Mangeard.

IA, Blockchain et plateformes collaboratives à la rescousse

Côté solutions ensuite : les outils digitaux et les projets qui en découlent se sont multipliés. Le géant du e-commerce Amazon a par exemple lancé des initiatives pour optimiser sa gestion d’entrepôts et de ses flux de transport. Objectifs entre autres : limiter les phénomènes de congestion à l’entrée, mais aussi mieux utiliser les surfaces disponibles. L’Intelligence Artificielle y est utilisée pour aider à la reconfiguration rapide et robotisée des racks, tandis qu’une standardisation de l’étiquetage sur les cartons de ses fournisseurs accélère les opérations de déchargement et de rangement.

Les technologies de la blockchain sont également prometteuses, grâce à la transparence totale des échanges de données réputées infalsifiables. Tous les acteurs de la supply chain partagent donc les mêmes informations en temps réel, ce qui permet des prises de décisions rapides et fondées des chargeurs et des transporteurs, qui peuvent alors optimiser leurs cargaisons, les temps d’attente, et optimiser en conséquence les rejets de polluants. IBM est ainsi à l’origine avec Maersk du projet TradeLens visant le transport maritime, auquel ont déjà adhéré plusieurs centaines de sociétés du secteur.

Dans le même objectif, un projet de recherche américain avait démontré il y a quelques années qu’en organisant un réseau de plateformes de chargement plus dense sur le territoire des Etats-Unis, l’intelligence artificielle permettait de gagner jusqu’à 20% sur le taux de remplissage des camions et le coût environnemental du kilomètre transporté.

La donnée, nerf de cette guerre pour l’environnement

L’acquisition des données nécessaires au fonctionnement de ces systèmes peut se faire de manière automatisée, via des capteurs, puces RFID et autres modules IoT. Leur suivi et leur traitement gagne à s’appuyer sur des plateformes collaboratives comme Winddle, créées pour favoriser le partage d’informations entre les acteurs de la chaîne.

« Le nerf de cette guerre pour l’environnement, c’est la donnée, sa qualité et ce que l’on en fait, conclut Philippe Mangeard. Les entreprises qui seront capables de s’équiper de telles solutions prennent de l’avance, à la fois sur la réglementation qui ne peut que se faire plus contraignante, mais aussi en termes d’efficacité ». Elles gagneront aussi en créativité et en réactivité : un vrai plus, à l’heure où une étude publiée par Capgemini Institute en 2019 souligne que 97% des e-commerçants pensent que les modèles actuels de livraison du dernier kilomètre ne sont pas durables !